Tunisie : un an après, que reste-t-il du 14 janvier ?

Publié le par printempsdespeuples44



Les préparatifs du premier anniversaire du renversement de Ben Ali ( 14 janvier 2011 ) ont un goût amer pour de nombreux Tunisiens, qui regardent avec cynisme le déploiement massif d’une propagande officielle appelant le peuple à souffler la première bougie de la "révolution de la dignité".

 

La bougie en question s’apparente en effet à un bâton de dynamite tant les Tunisiens sont méfiants envers toute récupération politicienne de la révolution du 14 janvier 2011, après avoir été matraqués pendant 23 ans de cérémonies similaires célébrant l’accession de Ben Ali au pouvoir.

Retour vers le futur

"Quand je suis passé sur l’avenue Bourguiba et que j’ai vu tous les drapeaux et les affiches annonçant que tel ministère, tel bureau, telle banque célébraient le 14 janvier, ça m’a rappelé les fêtes de l’ancien régime pour commémorer le ‘changement’" [nom officiel de l’accession au pouvoir de Ben Ali ( un certain 7 novembre )], affirme Alaa Talbi.

Ce doctorant en histoire compte fêter le premier anniversaire de cette journée historique en retraçant à l’identique sa journée du 14 janvier 2011 - prendre son café du matin au même bistrot, refaire le trajet qu’il avait fait ce jour-là dans les rues de Tunis, avant de finir sur l’avenue Bourguiba devant le ministère de l'Intérieur, symbole honni de l’ancien régime.

Une étape incontournable de son trajet sera le grand rassemblement prévu à 11 heures du matin devant le siège de l’UGTT, la centrale syndicale tunisienne qui a joué un rôle clé dans l’organisation des manifestations anti-Ben Ali.

"Il ne s’agit pas de célébrer une victoire. Au contraire, on va manifester car on veut poursuivre le processus révolutionnaire. Il faut montrer qu’on est prêt à redescendre dans la rue si les libertés sont menacées !", s’exclame Alaa Talbi.

Une autre tunisienne écrit" au lieu de parer au plus pressé ( l'emploi, la pauvreté, comme me disait une femme de ménage − "je suis pauvre, mais je ne savais pas qu'il existait tant de pauvreté chez nous"), nos nouveaux dirigeants ont créé des flous qui nous enlisent davantage dans le doute. Nous avons besoin de travail et de sécurité et pas de police des mœurs( Al Amrou bil Maarouf ) ,tel qu'on voit ici et là dans le pays ".

Loin des clameurs de la rue

La détermination des anciens manifestants tranche avec le flou du programme officiel de la journée. Selon l’agence de presse officielle TAP des artistes investiront l’avenue Bourguiba pour animer une grande manifestation populaire à l’endroit même où s’étaient massés des milliers de Tunisiens l’année dernière.

Sophia Baraket, une photographe tunisienne qui a couvert la journée du 14 janvier s’attend pourtant à une atmosphère tendue avenue Bourguiba. "J’ai entendu parler d’une sorte de parade avec des policiers du ministère de l’Intérieur et dans le contexte actuel, ça peut vite dégénérer", prévient-elle, estimant que la cérémonie avec les dignitaires étrangers sera tenue à l’abri d’éventuelles manifestations. "De toute façon, la cérémonie officielle est avant tout destinée à l’étranger ! Le président doit faire un discours mais ça m’étonnerait qu’il ose aller le faire en pleine rue étant donné le nombre de personnes mécontentes".

le soir du vendredi une grande manifestation a investi l'avenue Bourguiba devant le théatre municipal de Tunis pour contester la présence de l'Emir du Qatar et pour dire "non aux nouvelles menaces qui se dessinent contre leur liberté"

La Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme ( LTDH ) a publié vendredi un communiqué selon lequel elle tire la sonnette d'alarme : les libertés sont de nouveau menacées en Tunisie

Qatar blues

De nombreux dirigeants arabes ont été invités pour la cérémonie officielle, y compris les voisins directs de la Tunisie, le président algérien Abdelaziz Bouteflika et le chef du Conseil national de transition en Libye, Moustapha Abdeljalil.

Mais c’est la présence de l’émir du Qatar qui suscite le plus de critiques, d’anciens révolutionnaires reprochant ouvertement au parti islamiste modéré Ennahda d’utiliser le premier anniversaire de la révolution tunisienne pour inviter son "banquier".

Reste une catégorie de la population tunisienne pour laquelle cette date historique restera un jour de douleur et de tristesse : les familles des victimes de la répression du régime de Ben Ali. Celles-ci ont décidé de marquer le premier anniversaire de la révolution en se rassemblant devant l’ambassade d’Arabie saoudite à Tunis pour demander l’extradition du dictateur déchu.

Dans les régions défavorisées, celles du centre, du sud, de l'est, la commémoration se fait sans la joie du peuple .On ne danse pas. On insiste sur le fait que sans les révoltés de Sidi Bouzid, Kasserine ,Gafsa ..., il n'y aurait pas eu de révolution. Pour eux, ceux qui n'ont rien ou presque, rien n'a changé. Pas de boulot, pas d'espoir, une pauvreté massive, un taux d'analphabétisme proche des 45% dans certains endroits du pays.

 

Des centaines de personnes s’étaient réunies hier à la Place des droits de l’Homme pour fêter l’An I de la Révolution par une veillée nocturne. Elles ont levé plusieurs slogans appelant à la réalisation des objectifs de la Révolution qui ne semblent toujours pas atteints, d’après elles. D’autres slogans anti-américains et anti-qataris ont été scandés.

Les forces de police sont intervenues et ont posé un ultimatum aux manifestants pour quitter la place. L’électricité qu’utilisait les manifestants pour alimenter le matériel sonore installé a été coupée.

Les événements commencent à se succéder à une vitesse vertigineuse, des partisans du parti Ennahdha se rassemblent à l’avenue Bourguiba à leur tour, ils occupent le trottoir en face du théâtre municipal, ils répondent aux slogans scandés et essayent de mettre la pression pour obliger les manifestants à « vider les lieux ».

 

 

Sidi Bouzid fait cavalier seul

 

Contrairement aux autres régions du pays, les établissements scolaires, à Sidi Bouzid, ont ouvert leurs portes pour accueillir, normalement, les élèves, ce samedi 14 janvier, jour férié national, marquant la chute de Ben Ali.

Cette décision fait suite à l'appel lancé par le syndicat régional de l'enseignement de base qui a publié un communiqué dans lequel il appelle tous les professeurs et instituteurs à ne pas considérer le 14 janvier comme un jour férié.

Pour les gens de Sidi Bouzid, la révolution tunisienne doit être célébrée le 17 décembre, jour de l'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, marchand ambulant originaire de la région, pour protester contre l'injustice et la marginalisation.

A cette occasion, un grand nombre de citoyens et de représentants de partis politiques ont organisé, samedi, à Sidi Bouzid, une marche pacifique pour réclamer la réhabilitation de la région.

Les manifestants, qui ont sillonné les principales artères de la ville, ont appelé à la révision de la date de la célébration de la révolution tunisienne, soulignant que le 14 janvier, malgré son importance dans l'histoire du pays, ne représente que la date de la fuite du président déchu.

Ils ont protesté contre la politique adoptée par le gouvernement actuel, tout en revendiquant son départ et dénonçant « l'ingérence américaine et qatarie dans la politique du pays ».

Parallèlement, un rassemblement a eu lieu, Place Bouazizi, où les participants ont souligné la nécessité de rompre avec le modèle de développement actuel et d'adopter un modèle qui tient compte des spécificités régionales et valorise les ressources humaines et les richesses naturelles dans la région.

Ils ont, aussi, appelé à la création de pôles universitaire et industriel à Sidi Bouzid, afin de réduire le taux de chômage.

A noter que plusieurs communiqués ont été publiés par des composantes de la société civile dans la région pour la reconnaissance officielle de la date du déclenchement de la révolution, le 17 décembre.

Les auteurs de ces communiqués dénoncent la violence et les atteintes à la liberté, réclamant la rupture avec les symboles de la corruption et la lutte contre toutes tentatives de faire avorter la révolution.

Ils protestent contre la lenteur dans le règlement des dossiers par le gouverneur et contre l'exclusion de toutes les forces progressistes et militantes, partis, organisations et associations.

 

Des manifestants se souviennent de la journée qui a vu le départ de Ben Ali, il y a un an, et racontent ce qu’ils sont devenus.

 

Abdennaceur Laouini est arrivé tôt, ce matin du 14 janvier 2011. Dès 9h30, lui et une centaine de ses collègues avocats tiennent une assemblée générale, en robe, devant le palais de justice. Puis ils passent dans les quartiers populaires du centre-ville, pour appeler les gens à rejoindre leurs rangs. La marche arrive sur l’avenue Bourguiba, l’artère principale. «C’était incroyable. Manifester sur l’avenue, c’était un tabou. C’est comme si on avait cassé un rempart», s’émerveille encore ce militant de gauche de 41 ans. Syndicaliste étudiant, il a payé son engagement de dix mois de prison en 1999.

Les avocats Abdennaceur Laouini (à gauche) et Sami Triki, devant le ministère de l’Intérieur, le 14 janvier.

Cette année, il a récupéré le passeport dont il était privé, et voyagé. Il s’est présenté aux élections, sur une liste non partisane, mais a échoué. Il se désole de la victoire des conservateurs d’Ennahda et du piteux état de la gauche. «Je reste optimiste. Le processus révolutionnaire affronte des obstacles, mais il apprendra à évoluer pour ouvrir de nouvelles brèches et construire une démocratie sociale originale.»

Retour sur l’avenue. La marche se termine devant le ministère de l’Intérieur, tout au bout. Sami Triki fait aussi partie de ces avocats en première ligne. Aujourd’hui, il est responsable des jeunes d’Ennahda et membre du bureau politique du parti islamiste. «Avant, j’étais sous pression. Aujourd’hui, je milite au sein d’un parti avec une liberté absolue d’expression», se réjouit-il. L’ombre au tableau: l’unité du 14 janvier est devenue bipolarité. «L’une des forces de la révolution tunisienne, c’est qu’elle n’avait pas de couleur politique. Le jour où la droite et la gauche se sont unis, la dictature a chuté. Malheureusement, aujourd’hui, nous sommes en train de vivre une mésentente», regrette le jeune homme.

Au départ, Alia Ben Aba était venue à la manifestation pour accompagner sa fille, «pour la protéger». Arrivée devant le ministère vers 10 heures, elle scande les slogans, comme les autres. Se galvanise peu à peu. «J’étais comme droguée, raconte cette femme au foyer plutôt aisée. C’était un ras-le-bol total. On en avait marre des Trabelsi [la belle-famille du président, accusée d'avoir pillé le pays, ndlr] ».

Aujourd’hui, Alia a «vraiment peur». La révolution, elle n’y croit plus. «C’était un coup monté par les Etats-Unis pour imposer les islamistes», croit-elle, amère. Mais elle ne regrette pas: «Au moins, aujourd’hui, on n’a plus peur, on a pris confiance en nous.»

Zoubeir Souissi / Reuters

Lamine Bouazizi arrive à Tunis vers 11 heures. Ce syndicaliste nationaliste a fui Sidi Bouzid, où il réside. «La police et l’armée avaient déserté la ville. Je craignais des attaques contre les gens politisés, mes amis m’ont conseillé de partir», raconte ce protagoniste du soulèvement dans la petite ville. En romançant l’histoire de Mohamed Bouazizi, il participa à lancer la dynamique.

La suite l’a dépassé. Chercheur à l’institut du patrimoine, Lamine est en train d’écrire un article sur le 14 janvier. «C’est le point d’interrogation de la révolution. Ce n’est pas le peuple qui a chassé Ben Ali. Ce jour-là, beaucoup d’acteurs cachés sont entrés dans le processus, pour avoir leur part du gâteau dans la gouvernance. Pour moi, c’est un jour de contre-révolution», tranche-t-il. Comme tout le monde à Sidi Bouzid, il aimerait que l’histoire retienne plutôt la date du 17 décembre, le jour où Bouazizi s’est immolé par le feu.

 

-> Sur ce qu’on sait du 14 janvier, lire l’enquête de Médiapart, la version de Ben Ali livrée au site et le récit qu’en a fait hier Mohamed Ghannouchi, alors Premier ministre.

Aux alentours de 14 heures, Malek Khadhraoui (lire le portrait ici) atterrit à l’aéroport de Roissy, en provenance d’Egypte. Il attend un avion qui doit l’emmener à Tunis mais qui ne décollera jamais. Membre de Nawaat, collectif de blogueurs qui jouera un rôle important pour diffuser les vidéos amateur hors de Tunisie, il suit les événements sur son téléphone. «J’étais en charge du compte Twitter de Nawaat. J’appelais des amis, des contacts sur place pour l’alimenter». C’est au bout du fil qu’il vit le moment où la foule chante un puissant «dégage» à Ben Ali. «J’étais très ému».

 

Depuis, Malek a quitté Paris, où il vivait depuis 1995, pour revenir à Tunis. Fini le job alimentaire : le militant bénévole est devenu chef de projet pour Nawaat. Et les projets ne manquent pas: campagne de soutien aux blessés de la révolution, formations au journalisme citoyen, etc. «J’ai l’impression de revenir dans la vie dans laquelle j’aurais dû être. C’est aussi comme ça que je voyais la Tunisie dans laquelle je voulais vivre.» Fasciné «par la libération de la parole et l’émergence de l’opinion publique», il se dit optimiste pour l’avenir.

Vers 14h30, ça commence à chauffer sur Bourguiba. Le cortège funéraire d’un martyr approche de l’avenue. La foule commence à s’agiter, à s’en prendre aux locaux du ministère. La police tire les gaz lacrymogènes. S’ensuivra des heures d’affrontements entre la police et les manifestants. «Bro» en était. «C’était la guerre, se souvient-il. Nous avec des pierres et des cocktails molotov, eux avec du gaz lacrymogène périmé et des balles.» Le jeune homme a vu le photographe Lucas Mebrouk Dolega recevoir une grenade à tir tendu en pleine tête. Il en est mort. «J’avais un esprit de revanche, je n’étais plus moi-même. Avec des copains, on a couru derrière les flics. L’un d’eux est tombé par terre, on l’a roué de coups, même au visage. On aurait pu faire une connerie.»

 

Zohra Bensemra / Reuters

La police, ce viragiste la déteste. Au stade de foot, où ce supporter de l’Espérance de Tunis va se défouler tous les week-ends, les agents répriment dur. Pas le droit aux banderoles, aux fumigènes, ni même aux écharpes aux couleurs des groupes d’ultras. Depuis la révolution, les viragistes ont récupéré la liberté de supporter. A part ça, «j’ai rien vu de la révolution, sauf des hommes en costard qui veulent en profiter, estime Bro, qui n’a pas voté. Un an et on n’a pas encore fait le procès d’un seul policier qui a tiré».

A 18h50, la télé nationale annonce que Ben Ali a quitté la Tunisie. Dix minutes plus tard, Abdennaceur Laouini brave le couvre-feu et va crier sa joie sur l’avenue Bourguiba déserte. Le moment a été immortalisé dans une vidéo restée célèbre.

«J’étais saoul de liberté. Je voulais fêter cet événement tout de suite, dans le lieu qui avait vu la dernière partie contre Ben Ali. Je pensais que j’allais lancer la fête, que d’autres allaient me rejoindre». Il restera seul, les gens se terrent chez eux, apeurés par les coups de feu qui retentissent un peu partout. «C’est dommage, car notre peuple a été privé de célébrer sa victoire jusqu’à maintenant», regrette Laouini.

Pour ce 14 janvier 2012, les nouvelles autorités ont prévu une amnistie et une cérémonie officielle. Plusieurs dirigeants arabes ont été invités. Le peuple, lui, hésite pour le moment. Des expositions sont organisées. Des appels à venir se souvenir, avenue Bourguiba, circulent sur Facebook. Cette fois, les manifestations sont autorisées.

 

La révolution tunisienne en images

La révolution un an après

(Newsnet)

Publié dans Tunisie

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