Maroc : la peur du boycott et du péril islamiste aux législatives 25.11.11

Publié le par printempsdespeuples44

 Après les manifestations, appelant au boycott, dimanche, les Marocains sont appelés à se rendre aux urnes ce vendredi pour désigner leurs députés.

Les Marocains ont commencé à voter vendredi aux premières élections législatives depuis l’adoption de réformes constitutionnelles rééquilibrant les pouvoirs lors d’un scrutin à deux inconnues, la probable poussée des islamistes modérés et le taux d’abstention.

Le taux de participation aux élections législatives de vendredi au Maroc a atteint 45 % a annoncé le ministre marocain de l'Intérieur Taib Cherkaoui devant la presse à Rabat.

« Organiser le scrutin un vendredi n’est pas idéal car c’est le jour où les femmes préparent le couscous traditionnel », a déclaré Abou Fadel, en plaisantant à moitié avant de voter dans un bureau d’un quartier populaire de Casablanca, .

« Même si j’étais tenté de voter pour Salaheddine Mezouar (chef du parti libéral RNI, et ministre de l’économie), j’ai décidé de donner ses chances au PJD (parti islamiste modéré) », indiquait Youssef, un jeune informaticien de 35 ans.

« Pas plus que dans le passé, je ne compte voter. Pour moi, il y a Dieu, la patrie et le roi. Et c’est tout », a dit pour sa part Mohamed, 45 ans, un gardien de voitures, et un des très nombreux abstentionnistes de ce pays de quelque 35 millions d’habitants, avec 13,5 millions d’inscrits.

31 partis politiques sont en lice pour cette élection qui intervient cinq mois après une réforme, initiée par le roi Mohamed VI et approuvée par référendum en juillet.

La participation est traditionnellement faible aux Maroc (37 pour-cent des inscrits avaient pris la peine d’aller voter en 2007).

« Pour le pouvoir, une participation forte doit permettre de crédibiliser les réformes constitutionnelles » et donner au Royaume « une crédibilité et une image favorable à l’étranger », pense Omaar Bendourou, professeur de droit à la faculté de Rabat.

Mais le pays connaît un taux de chômage très élevé surtout chez les jeunes, et la grogne sociale y est très importante.

 

L’appel au boycott du mouvement contestataire du 20-Février, du mouvement islamiste El-Aâdl wa el-ihsane et de plusieurs partis de gauche (PADS, PSU, Voie Démocratique) est pris, semble-t-il au sérieux. La désaffection de l’électorat marocain aux précédentes législatives de 2007 et lors des municipales de 2009 hante encore tous les esprits.
Aussi, la participation ou non des électeurs marocains au scrutin législatif sera suivie avec attention et aura valeur de test pour la suite des réformes politiques annoncées en grande pompe par le roi Mohammed VI. Ces réformes sont d’ores et déjà jugées insuffisantes aux yeux des boycotteurs et autres abstentionnistes.
D’où le rejet des élections par des protestataires qui ont, dans le cas d’espèce, la partie facile. Un taux d'abstention important leur permettrait de revendiquer, pour leur part, une sorte de légitimité par défaut. En cette veille d’élections, l’échiquier politique marocain reste assez dispersé, avec plus de 1 500 listes de candidats. Les résultats de l'élection seront probablement très serrés.
Le jeu des coalitions risque d’être sans fin. Trois pôles semblent néanmoins sortir du lot : deux coalitions, le G8 et la Koutla qui font face au Parti de la justice et du développement (PJD), un parti islamiste donné favori.
La Koutla est une coalition électorale au Maroc qui remonte au début des années 1970, lorsque l'UNFP et l'Istiqlal ont décidé de présenter un front d'opposition à la Monarchie marocaine.
Elle compte deux partis historiques d'opposition, le Parti de l'istiqlal et l'Union socialiste des forces populaires. Elle a intégré, depuis 1998, les rangs de la coalition gouvernementale, mais s'est vue concurrencée, fin 2008, par un nouveau parti fondé par des proches du roi Mohammed VI, le Parti authenticité et modernité (PAM) de Fouad Al-Himma. Une formation politique qui fait partie du G8, l’autre coalition dénommée Alliance pour la démocratie, emmenée par Salah-Eddine Mezouar, président du Rassemblement national des indépendants (RNI). Pour sa part, le PJD affiche la barre très haut et ne cache pas ses appétits de pouvoir.
Son numéro 2,  Lahcène Daoudi, table sur 70 à  80 sièges sur les 395 que comptera la prochaine chambre. Il se montre même un tantinet menaçant lorsqu’il évoque une éventuelle fraude électorale qui viendrait à priver son parti du score attendu. Quelque 4 000 observateurs indépendants, marocains et étrangers, veilleront, quant à eux, sur le bon déroulement du scrutin. “Le roi espérait, à travers ces élections, mettre en place des institutions plus modernes, plus jeunes, avec un parlement et un gouvernement dotés de plus de pouvoirs. Mais ce sont toujours les mêmes têtes. Où est le changement ?” s’exclame Nabil, un musicien. D’après les chiffres officiels fournis par le ministère de l'Intérieur, 87,6% des candidats se présentent, pourtant, pour la première fois.  
Ce qui fait dire à cet abstentionniste invétéré que “l’opportunisme n’a pas d’âge. Il se transmet de génération en génération.”  Une faible participation devrait être interprétée, d’après lui, comme un désaveu, non à l’égard du roi, mais plutôt de la classe politique tenue par la majorité des Marocains dans la plus grande suspicion.   
Si un gouvernement islamiste issu des urnes au Maroc n’est pas un scénario à exclure, il faut relever que malgré les scandales qui égrènent la vie politique marocaine (souvent le résultat de luttes d’appareils), le souverain chérifien reste, lui, assez épargné.
Mieux, Mohammed VI  est toujours populaire dans de larges couches de la population. Et si le peuple est autant attaché à la personne du roi, la raison en est très simple : c’est parce que la royauté représente au Maroc le socle de la nation, un mythe fondateur pour le pays. C’est pourquoi, semble-t-il, la Constitution a tout prévu. Quoi qu’il arrive, le roi reste maître à bord.  
Mohamed-Chérif Lachichi

 

Manifestation du M20F à Tanger à la veille du scrutin du 25 novembre (vidéo)

 

Les militants et sympathisants du mouvement du 20 Février de Tanger (M20F) ce jeudi 24 novembre 2011 ont défilé par dizaines de milliers pour exprimer leur volonté de boycotter les législatives du 25 novembre.

Après dix jours d’une campagne électorale terne de la part des 22 listes candidates dans la ville du Détroit, la manifestation de ce jeudi a laissé une saveur acide dans la gorge de tous ceux qui avaient choisi de jouer dans le camp du Makhzen, selon les règles de la nouvelle constitution.

 « Pas de vote », tel était le mot d’ordre de la marche ; une marche qui avait commencé à 18h30 à la place Attaghyir. Laquelle était encerclée comme d’habitude par un lourd dispositif antiémeute en prévention d’un possible sit-in.

Un groupe de jeunes, originaires du quartier de « Ard dawla » pour la plupart, a tenté d’investir la place, encerclée et quadrillée par des centaines d’agents en casques, armés de boucliers et de matraques. Fort heureusement, les organisateurs de la marche ont déployé un cordon humain pour protéger le cordon policier visé...

Ce n’est qu’après plusieurs tentatives et l’intervention d’un jeune militant du M20F que les assaillants décident de suivre la marche, dont la tête se trouvait déjà au-delà de la place Tafilalet.

Nouvel itinéraire donc : départ de la place « attaghyir » par Moulay Ali Cherif jusqu’à « Rwida » via place Tafilalet, puis Haoumat Mouadafine jusqu’au pont de Bendibane ; Casabarata, et Souani via la rue Ibn Batouta et le « Café Abderrahmane » ; place du 20 août, Hawmat Belgica, Aïn Ktiwet (voir vidéo), Mosquée Mohamed V, avenues de Belgique, de Paris, Pasteur et Mohamed V jusqu’à la place des nations. 

 

 

 

 Certains « garages » électoraux baissaient le rideau en voyant la foule du M20F passer devant eux.

Parmi ces « boutiques de campagne », celle accueillant la liste de la pomme sur le Boulevard de Paris.

A Benimakada, un jeune homme a jeté quelques prospectus qu’il devait distribuer et a rejoint le rang des manifestants

Des tags sur les murs dont, celui de l’Ecole américaine de Tanger, incitant les citoyens à boycotter ce que le M20F appelle «une mise en scène » ont été remarqués après le passage des manifestants. (photo)

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Le Mouvement a mis en garde plusieurs fois durant cette marche les autorités contre toute atteinte à l’intégrité physique de ses membres ou ses sympathisants, ayant appris que l’un d’entre eux aurait été blessé par un Baltaji (homme de main) à la place des Nations.

La marche qui a traversé les principales ruelles des quartiers populaires, telles les rues Ibn Batouta et Christophe Colomb, était sous le signe d’une satire très acerbe à l’encontre de tout le système politique en place et ses « marionnettes » : les têtes de listes en lisse.

À la rue Ibn Batouta, les militants ont déployé un cordon de sécurité pour protéger un restaurant de Chawarma où le PJD avait improvisé une cellule de soutien de ses candidats durant la période de campagne électorale. La foule a scandé des slogans durs à l’encontre de ce parti islamiste. Les manifestants ont qualifié le secrétaire général de ce parti de « Traitre », et pour cause, Benkirane est très réputé pour ses déclarations très hostiles à l’encontre des militants du M20F et des Amazighs.

La marche s’est disloquée vers 23 heures sur la place des nations après la lecture du mot de clôture dans lequel ont été réitérées la devise sous laquelle milite depuis plus de 9 mois le mouvement à savoir : la liberté, la dignité et la justice sociale.

Les jeunes du M20F se sont donné rendez-vous dimanche 27 novembre pour exprimer leur refus de ce que les urnes auront accouché. Aussi, Beni Makada, quartier où densité et pauvreté font bon ménage, crachera-t-il ce dimanche une foule de jeunes et moins jeunes, mécontente et furieuse contre un système politique qui réagit « comme une autruche », pour reprendre un autre slogan de la manif.

« Après la marche d’aujourd’hui qui a surpris les organisateurs avec les observateurs, je me demande qui va aller voter demain ! », s'interrogeait à haute voix une femme de la mouvance d’Adl wal Ihssane à la fin de la marche.

 

Boycotter les élections législatives au Maroc ?

Illustration publiée sur le blog d'Ibn Kafka

"J’ai boycotté la mascarade de référendum constitutionnel cet été, et je boycotte les élections à la chambre des représentants ce vendredi 25 novembre. Et pourtant je ne suis pas un fan du boycott : à chaque fois que j’en ai eu l’occasion au Maroc, j’ai toujours voté", explique l'auteur du blog Ibn Kafka's obiter dicta. Ibn Kafka fait partie des quelques voix indépendantes qui ont décidé de rallier l'appel au boycott des élections législatives du 25 novembre, lancé officiellement par le mouvement du 20 février.

Comme déjà lors du référendum constitutionnel du 1er juillet, le mouvement a lancé un appel à boycotter ces élections qui, il estime, ne seront pas démocratiques. Pour soutenir cet appel, le mouvement du 20 février avait appelé à des manifestations, dimanche 20 novembre, qui ont vu affluer des milliers de personnes dans plusieurs villes du pays (les vidéos sur le blog Comme une bouteille jetée à la mer de Larbi). Pour diffuser son appel au boycott, le mouvement du 20 février a réalisé une vidéo de campagne :

Cet appel au boycott ne devrait toutefois pas rencontrer un large écho au sein de la population marocaine, dont la majorité révère la personne du roi Mohammed VI. Plus que le boycott, c'est davantage le désintérêt marqué pour ces élections qui devrait influer sur le taux de participation (un reportage de BFMTV sur les électeurs déçus).

Le sentiment d'un changement

Des diplomés chômeurs marocains ont participé à une manifestation pour le boycott des élections le 24 novembre à Rabat. REUTERS/Youssef Boudlal

Il n'en demeure pas moins que le printemps arabe et le mouvement du 20 février ont apporté un nouveau souffle aux partisans du changement au Maroc. "Tout d’un coup, les revendications qui étaient cantonnées dans un cercle restreint d’intellectuels et de militants ont eu une deuxième vie dans les manifestations du mouvement du 20 février, mêlant jeunes et vieux, islamistes et gauchistes, hommes et femmes, chômeurs et professeurs d’université", note Ibn Kafka. Un vent de changement qui se traduit notamment par ces appels ouverts, sur la Toile et dans la rue, au boycott. Et ce, malgré le harcèlement que subissent ses partisans de la part des autorités marocaines, que dénonce l'organisation Human Rights Watch dans un communiqué.

Pour Ibn Kakfa, jadis électeur assidu, "cette année, je ne marche plus (...).  Ce en quoi je ne crois plus du tout, c’est la faculté de ce régime de se démocratiser sans y être contraint par la pression populaire. Ce doit être de la naïveté, mais l’évidence ma frappé que la démocratisation du Maroc ne serait pas octroyée, mais arrachée", se justifie Ibn Kafka. Or, juge-t-il, si la légitimité du Roi est réelle, "le Marocain moyen est confronté quotidiennement à la corruption, à la paupérisation, aux services publics indigents, au mépris, à la violation des droits et à la négation de l’Etat de droit."

Vidéo du mouvement du 20 février - IDF/Paris pour appeler au boycott

Or, note Larbi sur son blog Comme une bouteille jetée à la mer !, depuis les réformes annoncées le 9 mars, "il aurait suffi que le pouvoir fasse des concessions et donne des signes d’ouverture, après tout il en avait les moyens et la marge de manœuvre" : en ouvrant les médias à l'opposition ; en respectant le droit à manifester et à la libre expression ; en luttant contre la corruption ; en mettant fin aux privilèges des proches du Roi ; en sanctionnant les responsables d'exactions ; en arrêtant les procès expéditifs. "Il aurait enfin suffi qu’il donne un signe, un seul, signifiant qu’il entend entreprendre ces actions, qu’il est à l’écoute des revendications et qu’il veut bien répondre à l’exigence du temps et changer". Entre la position royale, celle des "pragmatiques" et celle du boycott, le blogueur a choisi la dernière pour marquer son refus de "céder à la politique de la peur".

Le boycott est aussi une option choisie par certains, comme le blogueur Hicham AlMiraat, "entre un scénario catastrophe qui mettrait le pays dans la gueule du loup [les Islamistes du Parti pour la Justice et le Développement, donnés grands favoris des élections] et celui d’une abstention salutaire qui mettrait enfin complètement a nu le Makhzen".

Non au boycott !

Un mur de Casablanca où sont affichés les logos des partis politiques marocains. AP Photo/Abdeljalil Bounhar

L'appel au boycott a été rejeté par d'autres militants de la blogosphère, certains ayant par ailleurs soutenu le mouvement du 20 février jusqu'à présent. "Puis-je toujours me revendiquer des radicaux marocains de gauche", se demande ainsi l'auteur du blog The Moorish Wanderer, pour qui la solution du boycott que le mouvement propose n'est "pas la seule façon de démontrer qu'une forte opposition existe toujours". Opposé depuis le début du mouvement à l'option du boycott, le blogueur critique leur manque de pragmatisme. "Aussi longtemps que la gauche radicale continuera à viser des objectifs de changement global au lieu de s'intéresser aux vraies questions, leur crédibilité et en conséquence leur vision de la politique sera perçue comme un idéalisme ou pire de l'élitisme."

"Boycotter, ça veut dire qu’on veut rester à la marge. Et après ? Cela veut-il dire qu’on passe à la révolution ? Je ne pense pas que les Marocains soient prêts pour cela. Les Marocains veulent du réformisme, pas une révolution", justifie Mounir Bensalah sur son blog Des maux à dire. Pour cet ingénieur de 32 ans de Casablanca, il faut plutôt "trouver un moyen d’amener les militants du Mouvement du 20 Février à représenter leurs idéaux dans les institutions".

Pour le blogueur Réda Chraïbi, "le boycott en tant que stratégie politique est pertinent dans des cas bien spécifiques" : en cas de fraude massive or, note-t-il, "de l’avis des observateurs, cette fraude est de moins en moins marquée" ; pour faire échouer les élections en induisant un taux de participation mininal or, rétorque-t-il, "les partisans du boycott n’ont aujourd’hui pas la capacité à conduire un mouvement d’abstention massive. (...) Ce n’est donc pas une manœuvre politique gagnante" ; pour contester la légitimité d'un scrutin or, conclut-il, "aussi illégitime soit elle, cette constitution (approuvée par le référendum du 1er juillet) a bien été votée par une majorité des électeurs". Pour lui, les élections peuvent être "un moyen de plus pour les partis de faire avancer la cause démocrate au Maroc".

Publié dans Maroc

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