Un blogueur et militant égyptien a été placé dimanche en détention provisoire pour 15 jours par le Parquet militaire pour "incitation" à la violence lors d'une manifestation, a indiqué à l'AFP le directeur d'une organisation de défense des droits de l'Homme.

 

Alaa Abdelfattah est accusé de vandalisme et d'avoir incité à la violence le 9 octobre, lorsqu'une manifestation de Coptes (chrétiens d'Egypte) protestant contre l'incendie d'une église a dégénéré en confrontation avec l'armée et les forces de l'ordre, a indiqué Gamal Eid, du Réseau arabe pour l'information sur les droits de l'Homme (ANHRI).

Le jeune homme "a refusé d'être interrogé par le Parquet militaire parce que l'armée elle-même, dont dépend ce Parquet, est accusée d'être impliquée dans les évènements. Le Parquet a donc décidé de le placer en détention pour 15 jours", a précisé M. Eid.

"Il y a une campagne pour aller à la chasse aux militants", a-t-il accusé.

Un autre militant, Bahaa Taher, également accusé d'incitation à la violence, a été interrogé juste après Alaa Abdel Fattah par le Parquet militaire, selon M. Eid.

Vingt-cinq personnes, en grande majorité des manifestants chrétiens, ont été tuées lors des violences du 9 octobre, les pires depuis la chute du président Hosni Moubarak.

Plusieurs manifestants ont affirmé avoir été visés par les tirs de soldats et que plusieurs personnes étaient mortes écrasées par des véhicules blindés. L'armée a de son côté nié avoir ouvert le feu sur des civils et avoir fait un usage excessif de la force.

Les militaires sont très critiqués pour avoir jugé des milliers de civils devant des tribunaux militaires.

Le Caire, 31 octobre 2011. Le 9 octobre dernier, des manifestants coptes (chrétiens d'Egypte) manifestaient devant Maspero, le bâtiment de la Radio-Télévision égyptienne, quand leur sit-in paisible se transforma en carnage.

On compta alors 28 morts, écrasés par les chars de l'armée égyptienne ou tués par balle. Les corps transportés à la morgue sont fracassés, déchiquetés.

Alors que les événements se déroulent sous ses fenêtres, la télévision d'Etat diffuse le message suivant: «les coptes attaquent l'armée, nous demandons aux citoyens honorables d'aller défendre leur armée égyptienne magnifique». Surgissent alors au milieu des manifestants des civils armés de battes et de sabres, réunis pour défendre leur "armée magnifique". L'autopsie révélera plus tard qu'une des 28 victimes est morte égorgée.

Cette fois, pense-t-on, l'armée ne pourra pas se défiler, nier les faits. Ceux-ci ont été diffusés sur les chaînes du monde entier. Mais plus le Conseil Supérieur des Forces Armées se trouve acculé et plus sa répression est dure et tissée d'accusations mensongères. 

Le 30 octobre 2011, trois accusés figurent dans le dossier de l'enquête qui s'ouvre ce jour là: Mina Danial, Alaa Abdel Fattah et Bahaa Saber.

Mina Danial, un blogueur âgé de 20 ans, est mort le soir des événements, d'une balle dans la tête.

Après interrogation, Bahaa Saber est relâché. Reste alors Alaa Abdel Fattah, accusé «d'agression, d'incitation à la violence et de vol d'armes à feu».

Alaa, activiste, informaticien et blogueur, né au Caire en 1981, est une figure emblématique de l'opposition et de la blogosphère égyptienne qu'il structura dès ses premiers pas, en créant avec son épouse, Manal Hassan, un aggrégateur de blogs qui permit à chacun de s'informer et d'observer la croissance d'une force politique d'opposition, libre et engagée.

Incarcéré une première fois en 2006 dans les geôles de Moubarak, Alaa se trouve à nouveau détenu. Hier soir, il nous a fait parvenir une lettre. La voici.

 

Retour aux geôles de Moubarak
par Alaa Abdel Fattah

Jamais je n'aurais cru revivre mon experience d’il y a cinq ans. Après la révolution qui eut raison du tyran… retourner à ses geôles?

Tous mes souvenirs de détenu me reviennent; se coucher sur le sol, vivre à 9 dans une cellule de 2 mètres sur 4, écouter les chansons et les conversations de zonzon. Je ne me souviens plus de ce que je faisais pour garder, durant mon sommeil, mes lunettes à l’abri. Elles ont été pietinées trois fois depuis ce matin. Je réalise que ce sont les mêmes lunettes qui m’ont accompagnées lors de ma première incarcération en 2006, quand je fus arreté pour avoir appelé de mes vœux un système judiciaire indépendant.

Me voilà à nouveau enfermé sur la base d’accusations creuses et sans fondement; la seule différence, cette fois-ci, c’est que nous n’avons plus à faire au Procureur de la Sécurité d’État, mais au Procureur Militaire – un changement en harmonie totale avec la période militaire que nous traversons.

La fois précédente, je partageais mon incarceration avec 50 camarades du Mouvement “Kefaya” (Assez). Cette fois, je suis seul. M’accompagnent dans l’épreuve huit détenus. On opprime, ici, le coupable comme l’innocent.

Quand ils apprirent que j’étais un “jeune de la révolution” ils se mirent damner cette revolution qui n’a pas été fichue de mettre l’Intérieur “au pas”. J’ai passé les deux premiers jours à écouter leurs histoires de torture aux mains de notre police résolue à rester ce qu’elle a toujours été, résolue à prendre sa revanche sur les corps des plus démunis et des laissés pour compte, qu’ils soient, eux aussi, coupables ou innocents.

De leurs histoires je découvre l’envers du décor du “retour à la normale” et de la “sécurité” dans nos rues. Deux de mes co-détenus sont là pour la première fois. Ce sont des jeunes hommes ordinaires, dénués de toute forme de violence. De quoi les accuse-t-on? D’association de malfaiteurs! Abou Malek serait donc une association de malfaiteurs à lui tout seul… et armée, qui plus est! Je comprends mieux alors les déclarations dont nous abreuve le Ministère de l’intérieur sur son combat réussi contre l’insécurité! Compliments.

Pendant les rares heures de la journée où les rayons du soleil pénètrent dans notre cellule habituellement plongée dans le noir, nous lisons les inscriptions d’un ancien détenu, gracieusement calligraphiées. Quatre murs recouverts de bas en haut de versets du Coran, d’invocations et de pensées intimes. On y lit les paroles d’un homme qui veut se repentir. Le lendemain, nous découvrons, dans un coin, la date d’exécution du détenu inconnu. Nous pleurons.

Les condamnés se consolent dans le repentir, mais de quoi se console un innocent?  

Je laisse libre à cours à mes pensées en écoutant la radio. J’écoute le discours d’un Général à l’occasion de l’inauguration du “drapeau le plus haut du monde” — qui, sans aucun doute, battra tous les records. Je m’interroge si le record de l’insolence n’a pas été battu par mes accusateurs quand ceux-ci ont inscrit le nom de Mina Danial tout en haut de la liste des personnes accusées d’avoir “incité à la violence”? Sans doute sont-ils les premiers à tirer sur un homme, à cracher sur sa tombe et à accuser son cadavre de meurtre. Ou serait-ce plutôt ma cellule qui remporterait le record mondial du nombre de cafards au metre carré? Abou Malek me tire de ma rêverie: “Je te le jure devant Dieu, soit cette révolution rend justice aux opprimés, soit elle échoue”.

Alaa Abdel Fattah
Le troisième jour, 1er novembre 2011
Cellule numéro 19, Prison d’Appel de Bab el Khalk,
Le Caire, Egypte 

 

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" Printemps des Peuples "

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent
 
Tunisie, Algérie, Egypte, Jordanie, Yémen... L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle se répète. Et si trop de facteurs différents la déterminent entre ici et là, entre un siècle et l’autre, rendent unique chacun de ses évènements, tourments, pulsions, sursauts, bouleversements, assez d’éléments, de causes et d’effets se ressemblent, pour que l’on en tire d’utiles leçons. Aussi, pour n’être que lointaine, la parenté entre le Printemps des Peuples en 1848 et les évènements qui, partis de Tunisie, secouent aujourd’hui le monde arabe, n’en est pas moins évidente. Et les enseignements que l’on peut tirer au sud de la Méditerranée de ce qui se passa il y a 163 ans à son septentrion, sont nombreux, le premier à retenir étant que ceux qui animent les peuples ne doivent jamais relâcher l’attention et la pression. Trop facilement en effet, dès quelques satisfactions mineures (alimentaires et culturelles) obtenues, les masses inertes, égoïstes et craintives, galvanisées un instant, refluent, pour laisser aux renards occuper l’espace ouvert par les nouvelles libertés de circulation et d’alimentation dans le « poulailler » national.
 
 Giulio-Enrico Pisani
 
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