De jeunes Cairotes ont manifesté hier près du ministère de l’Intérieur dans la capitale égyptienne. Suhaib Salem/Reuters
De jeunes Cairotes ont manifesté hier près du ministère de l’Intérieur dans la capitale égyptienne. Suhaib Salem/Reuters 
 
Les affrontements continuent a proximite du Ministere de l'Interieur, ce soir, samedi 4 fevrier, et se sont meme etendus, en surface et en intensite.
Jusqu'a hier concentres dans la rue Mansour, les affrontements ont aujourd'hui egalement gagne la rue Noubar, sa parallele, toutes 2 donnant sur le Ministere de l'Interieur. Toutes ces rues, et leurs paralleles des 2 cotes, sont d'ailleurs plongees dans le noir, l'eclairage public ayant ete coupe. Dans la rue Mansour, ce sont donc les feux allumes par les manifestant-es, et les tirs des policiers, qui apportent de la lumiere. Ceux-ci sont d'ailleurs passes aux balles reelles, comme l'ont peut notamment le constater sur la video ci-dessous. On a pu egalement assister au limogeage en regle de certaines personnes prises dans le filet policier, qui se faisaient litteralement tabasser a coups de pieds, de batons, dans la rue devant le Ministere. Les camions blindes de la police sont accompagnes par des allies embusques dans les immeubles du cote gauche de la rue Mansour, alors que du cote droit, ce sont les manifestant-es qui ont pris le controle du toit de l'universite americaine, plus eleve, et qui balance des projectiles pour faire reculer les flics.
 
Tous les immeubles des rues alentour semblent sortir d'une guerre: vitres brisees, marques d'incendies... A plusieurs rues autour, l'odeur et les effets du gaz lacrymogene se font ressentir: rue du Parlement, rue Cheikh Rihan, rue Abdel Aziz Gaouch, les passant-es, les travailleur-euses et les habitant-es sont oblige-es de porter un masque, alors que les affrontements se deroulent a quelques centaines de metres de la!!!
 
Le bilan continue de s'alourdir, la presse officielle fait etat ce soir de 12 morts au Caire, 2 a Suez. Les manifestations se sont etendues a d'autres villes, Port-Said evidemment, Suez foyer de la revolution, Alexandrie, Assiout.... et rien ne semble pouvoir arreter la colere populaire. De plus en plus de voix officielles appellent a la demission au moins du Ministre de l'Interieur, et le regime militaire, pour essayer de sauvegarder son emprise, fait tomber des tetes: des officiels de la federation de foot, le gouverneur de Port-Said.... Mais cela ne suffira pas. Les egyptien-nes le disent depuis plusieurs mois deja: "Le peuple veut la chute du regime", tout entier, et cela pourrait bien egratigner au passage les Freres musulmans, bien timides a denoncer les agissements de l'armee...
 
La meme armee aurait d'ailleurs prevu d'intervenir si la situation perdure, demain ou lundi, ce qui ne risque pas de ramener le calme...
Nouvelle offensive de la police aujourd'hui au Caire. Profitant d'une accalmie dans les affrontements, et du moindre nombre de manifestant-es, en journee, celle-ci en a profite pour nettoyer les rues menant au Ministere de l'Interieur, a coup de bulldozers et camions-bennes s'il vous plait!, et eriger de nouveaux murs dans toutes les rues adjacentes. Le Ministere est desormais entoure par un mur, garde par des chars, des camions blindes et des escadrons de force anti-emeutes. Ce redeploiement a egalement entraine un changement de configuration, puisqu'en debut de soiree, ce n'etait plus la rue Mansour, desormais muree au milieu, mais la rue Mohammed Mahmoud, sa perpendiculaire debouchant directement sur la place Tahrir, ou se concentraient les affrontements.

 

Enfin, pas longtemps, puisque la police n'a pas hesite a charger, en lancant a plusieurs reprises dans la soiree ses vehicules blindees, avec des personnes sur les toits tirant a balles reelles, sur la foule. Mouvements de panique donc, devant ces vehicules qui font des allers-retours place Falaky, une plus frequentees du centre-ville, en tirant dans toutes les directions et en foncant a toute allure!!

 

Dans la meme journee, pour accrediter la theorie du "complot exterieur visant a destabiliser le pays" ressortie a chaque mouvement de protestation, le Conseil Supreme des Forces Armees a annonce que 44 personnes allaient passer en proces, a la suite de la vague de perquisitions dans des ONG fin decembre, pour "installation et financements illegaux d'ONG sur le territoire egyptien"...

 

D'un autre cote, pour essayer de donner un peu des gages aux manifestant-es, le tant decrie Ministre de l'Interieur Mohammad Ibrahim a annonce que l'hopital de la prison de Torah se preparait a (eventuellement) accueillir Moubarak, jusqu'a present detenu dans un hopital militiaire. Ce transfert pourrait se faire dans les 2 mois, "s'il est ordonne par le tribunal ou le procureur general".

 

Mais bon, c'est certainement pas ca qui va faire passer la pression, d'autant que la repression aujourd'hui a frappe particulierement fort: des medecins des hopitaux de campagnes rafle-es et detenu-es plusieurs heures, dont l'un au moins est mort dans la soiree, de nombreuses personnes blessees, traumatisees, surement plusieurs morts. La televison officielle annoncait d'ores et deja a 23h que 56 personnes avaient ete presentees devant le procureur, ce qui en implique certainement beaucoup plus tabassees, disparues, ou emprisonnees sans passer par cette case...

 

Ce soir, des flics en civil semblaient egalement quadriller tout le secteur de Abdeen, quartier proche des lieux des affrontements, en arretant toute personns qui ressemblait a un-e manifestant-e...

 

Il est difficile de prevoir comment les choses vont evoluer. Ni l'armee ni les Freres musulmans ne semblent vouloir reculer, et si le nombre de manifestant-es s'affaiblit, cela ne veut pas dire que les gen-tes sont pour autant satisfait-es. L'appel a la greve generale du 11 fevrier commence a circuler largement, l'occupation de la place Tahrir continue, de meme que les manifestations dans d'autres villes, mais on a l'impression que la strategie utilisee il y a un an contre Moubarak pourrait bien ne pas prendre cette fois-ci.

Souhaitons que les Egyptien-nes arrivent malgre tout a se debarasser du regime qui continue, un an apres le declenchement de la Revolution, a les opprimer!

 
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" Printemps des Peuples "

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent
 
Tunisie, Algérie, Egypte, Jordanie, Yémen... L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle se répète. Et si trop de facteurs différents la déterminent entre ici et là, entre un siècle et l’autre, rendent unique chacun de ses évènements, tourments, pulsions, sursauts, bouleversements, assez d’éléments, de causes et d’effets se ressemblent, pour que l’on en tire d’utiles leçons. Aussi, pour n’être que lointaine, la parenté entre le Printemps des Peuples en 1848 et les évènements qui, partis de Tunisie, secouent aujourd’hui le monde arabe, n’en est pas moins évidente. Et les enseignements que l’on peut tirer au sud de la Méditerranée de ce qui se passa il y a 163 ans à son septentrion, sont nombreux, le premier à retenir étant que ceux qui animent les peuples ne doivent jamais relâcher l’attention et la pression. Trop facilement en effet, dès quelques satisfactions mineures (alimentaires et culturelles) obtenues, les masses inertes, égoïstes et craintives, galvanisées un instant, refluent, pour laisser aux renards occuper l’espace ouvert par les nouvelles libertés de circulation et d’alimentation dans le « poulailler » national.
 
 Giulio-Enrico Pisani

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