Egypte : 2ème jour de vote sur fond de tensions politiques 29.11.11

Publié le par printempsdespeuples44

Les premières élections de l'après-Moubarak, saluées comme un «test de démocratie réussi», sont entrées dans leur deuxième jour , marquées par une participation inédite et un calme tranchant avec la violente crise qui a secoué le pays durant la campagne. «Naissance d'une nouvelle Egypte», titrait le quotidien gouvernemental Al Akhbar, saluant l'affluence sans précédent et sans incident majeur, quelques jours après des affrontements meurtriers entre police et manifestants hostiles au pouvoir militaire. Conspué lors des récentes manifestations massives à travers le pays, le maréchal Hussein Tantaoui, chef de l'armée au pouvoir, a exprimé sa satisfaction quant au déroulement du vote. «Le maréchal Tantaoui est ravi de constater la participation massive de l'ensemble des citoyens, et notamment celle des femmes et des jeunes», a affirmé Ismaïl Etmane, membre du Conseil supérieur des forces armées (CSFA) au pouvoir.

Washington s'est félicité également du début du scrutin pour lequel les observateurs indépendants américains présents ont témoigné de premières impressions «positives». La journée était marquée par une affluence moindre, au lendemain d'une participation plus importante que prévu selon la Haute commission électorale, qui a prolongé de deux heures les opérations de vote lundi. Le vote de lundi et mardi concerne le tiers des gouvernorats du pays le plus peuplé du monde arabe avec plus de 80 millions d'habitants, dont la capitale Le Caire et la deuxième ville d'Egypte, Alexandrie. Le scrutin s'étalera dans les autres régions jusqu'au 11 janvier pour l'Assemblée du peuple (députés) et jusqu'au 11 mars pour la Choura (chambre haute consultative).

D'après des chiffres mis à jour par l'Agence centrale des statistiques (Capmas), 50 millions d'Egyptiens sont appelés à voter pour l'ensemble du scrutin. Quelque 17,5 millions d'électeurs potentiels participeront à cette première phase pour élire 168 des 498 députés. «C'est important pour moi de voter car je sens que pour la première fois, ma voix compte», affirme Rafiq, 30 ans, devant le bureau de vote dans le quartier d'Héliopolis, dans l'est du Caire. Il exprimait un sentiment partagé par de nombreux Egyptiens qui se félicitaient de pouvoir déposer un bulletin qui compte, après des décennies d'élections acquises d'avance au parti de M. Moubarak, accusé de fraudes massives. Les analystes estiment que les Frères musulmans, la force politique la mieux structurée et son parti, «Liberté et Justice» (PLJ), devraient sortir de ce scrutin comme la principale force politique du pays. Ces deux derniers mois, les islamistes ont déjà remporté des victoires électorales en Tunisie et au Maroc.

Les résultats complets ne seront pas connus avant des mois, mais pour le vice-président de «Liberté et Justice», Essam al-Erian, l'islam politique va s'imposer également en Egypte, et obliger le monde à l'accepter. «Il est temps désormais que les capitales du monde qui ont soutenu Moubarak disent qu'elles acceptent l'issue du scrutin. Maintenant, pas après les résultats», a-t-il affirmé à l'AFP. Le PLJ, qui a parlé d'un «jour sans précédent» dans l'Histoire de l'Egypte, a estimé le taux de participation de lundi «entre 30 et 32%». A Héliopolis, dans le bureau où votait le président déchu, le scrutin avait un goût de revanche. «Il disait que les Egyptiens n'étaient pas prêts pour la démocratie, voici la preuve du contraire», assure Mohamed, un employé de banque de 23 ans. Dopé par l'euphorie électorale, le principal indice de la Bourse du Caire (EGX) a clôturé sur une forte hausse de 5,48%, soit des gains de plus de deux milliards de dollars en une journée, selon les médias.

A l'attention des illettrés - près de 40% de la population -, chaque parti ou candidat indépendant est identifié par un emblème - la balance de la justice pour le parti des Frères musulmans, un ballon de football, une pyramide... - ou des symboles plus surprenants comme une brosse à dents ou un mixeur.

 Ces élections interviennent dans un contexte politique qui s'est brusquement tendu avec des manifestations pour le départ des militaires et l'affectation du pouvoir aux civils. Une seconde crise politique qui a fait tomber le gouvernement intérimaire, alors que le chef de l'armée, le général Hussein Tantatoui avait accédé à moitié aux revendications de la rue en annonçant des présidentielles avant fin 2012. Hier, de longues files se sont formées dès les premières heures du matin pour voter notamment au Caire et à Alexandrie, deuxième ville du pays, pour le premier tour de ce scrutin législatif étalé sur plusieurs semaines. Le vote d'hier concerne un tiers des gouvernorats en Egypte (17,5 millions sur quelque 40 millions d'électeurs), notamment Le Caire, Alexandrie et Louxor en Haute-Egypte. Chaque tour de scrutin se déroulant sur deux jours, les bureaux seront encore ouverts mardi pour élire 168 des 498 députés de la nation. En fait, le système électoral égyptien, assez complexe, prévoit un découpage en trois régions du pays, qui compte 80 millions d'habitants. Le vote pour l'Assemblée du peuple se déroulera jusqu'au 11 janvier et les résultats complets seront connus deux jours plus tard. Ensuite, ce sera l'élection de la Choura, la chambre haute consultative, du 29 janvier au 11 mars. Cela prendra ainsi près de quatre mois pour l'installation des institutions élues, qui devront désigner un nouveau gouvernement, et organiser des élections présidentielles avant la fin de l'année, et le départ des militaires du pouvoir.

LES FRERES MUSULMANS EN FORCE

Pour autant, l'enjeu de ces élections sera sans nul doute le taux de participation et l'identité du vainqueur, puisque les Frères musulmans, recyclés en parti, partent largement favoris de cette longue consultation. Et, paradoxalement, il n'y a pas eu vraiment de campagne électorale, du fait de violentes manifestations qui ont fait au moins 42 morts et 300 blessés, la plupart à la Place Tahrir.

 Selon des journaux égyptiens, le mouvement des Frères musulmans et leur parti, «Liberté et Justice», sont en position de force face à des dizaines de partis salafistes, de libéraux ou de gauche, le plus souvent récents et encore mal implantés. L'extrême morcellement de ces partis en fait leur grande faiblesse face à la force politique des Frères musulmans, pratiquement assurés de remporter ces élections. Près des bureaux de vote où aucun incident notable n'a été signalé, l'armée et la police assuraient une protection discrète, tandis que dans certains quartiers, des «comités populaires» ont été formés pour prévenir les violences.

Par ailleurs, l'agence Mena a indiqué que 161 plaintes ont été déposées en raison du retard dans l'ouverture des bureaux ou l'arrivée des bulletins de vote. Des électeurs se sont plaints de bulletins ne portant pas de tampon valable, et des observateurs n'ont pas été autorisés dans certains bureaux, selon Mena.

Le futur Parlement issu de ces élections devra nommer une commission chargée de rédiger une nouvelle constitution, pour parachever le processus démocratique en Egypte, une année environ après la chute du clan Moubarak. En face, il y a bien sûr les opposants à ces élections, et qui refusent d'aller voter «tant que les militaires sont au pouvoir». A la Place Tahrir, des centaines de manifestants commençaient à affluer en début d'après-midi hier, grossissant les rangs de ceux qui campent sur les lieux depuis plusieurs jours. Plusieurs jeunes restent ainsi fermement convaincus que seul le départ des militaires du pouvoir garantirait une vraie démocratie en Egypte.

 

 

«J'ai voté. C'est magnifique!», a lancé Fardous en sortant du bureau de scrutin. Au bout de son index, une tache d'encre bleue. La femme au hijab beige l'exhibe avec fierté comme si c'était un trophée. «C'est la première fois qu'on vote sans tricheries. On peut choisir qui on veut!»

Devant ce bureau de scrutin du centre-ville du Caire réservé aux femmes, la file s'étire. Elles viennent voter pour la première fois de leur vie, à l'occasion des premières élections législatives depuis la chute de Moubarak. «Sous Moubarak, c'était truqué. Maintenant, nous avons de l'espoir pour notre pays», dit Leila Abdel Khalek, 67 ans.  

Fardous, qui est mère au foyer, a choisi de voter pour le parti Liberté et Justice, branche politique du mouvement des Frères musulmans. Selon de nombreux observateurs, ce parti devrait jouer un rôle prédominant dans le prochain Parlement égyptien. «C'est un parti islamique, dit-elle. C'est un bon parti.»

 

Que répond-elle à ceux qui disent que les islamistes feront reculer les droits des femmes en Égypte? «Je leur réponds que c'est faux!»

À nos côtés, une femme portant un hijab noir saisit au vol la discussion. «Comment ça, faux? Non, c'est vrai! Les Frères musulmans veulent que les femmes soient à la maison. Ils veulent nous ramener à un autre siècle. Qui va payer pour nos enfants quand nos maris vont mourir? Les femmes doivent travailler! Elles doivent revendiquer leurs droits!»

Le ton monte entre la dame au hijab beige et celle au hijab noir. La discussion est de plus en plus enflammée. «Moi, je cherche juste la sécurité et la stabilité!», dit Fardous. «Mais nos droits en tant que femmes nous sont niés!», réplique son opposante, furieuse.

Tensions et irrégularités

Nous sommes tous égyptiens», scandaient les manifestants lors de la chute de Moubarak en février. Hier, on sentait cette unité de plus en plus lézardée. De l'espoir et de l'enthousiasme, oui. Mais aussi de vives tensions entre partisans de l'islamisme et du progressisme. Beaucoup d'inquiétude et d'amertume chez certains révolutionnaires.  

Si la première journée d'élections s'est déroulée de façon somme toute pacifique, sous très haute surveillance de l'armée, elle a aussi connu son lot de ratés et d'irrégularités. Les autorités électorales ont reçu près de 400 plaintes. On a déploré des retards dans la livraison de bulletins de vote, de la publicité illégale devant les bureaux de scrutin et l'utilisation de slogans religieux. Des partis ont aussi été accusés d'acheter des votes.

Pendant toute la journée, des bagarres entre électeurs ont éclaté devant des bureaux de scrutin, ont rapporté des observateurs d'ONG égyptiennes chargées de surveiller le processus électoral. Des affrontements auraient fait 25 blessés, selon le ministère de la Santé.  

Devant des files à n'en plus finir, certains ont tenté d'entrer de force dans des bureaux.

En dépit de ces incidents, le premier jour des élections s'est relativement bien déroulé.

La joie de voter

Les appels au boycottage lancés par des manifestants de la place Tahrir qui jugent ces élections illégitimes semblent avoir été peu suivis. Les électeurs étaient si nombreux qu'il a fallu prolonger les heures d'ouverture des bureaux de scrutin hier soir.

Je suis si heureux aujourd'hui», m'a dit Mustafa Ibrahim Fadel, avocat de 31 ans, le regard plein d'espoir. «Si le processus démocratique continue, on n'aura plus besoin de Tahrir. Mais si les élections ne sont pas équitables, on y retournera.»

Khaled Hegazy, 40 ans, vice-président d'une société de télécommunications, espérait voter pour la démocratie, la modernité et un meilleur niveau de vie. «Je ne crois pas qu'on mérite des rues comme ça», dit-il en montrant la chaussée défoncée.

Devant un bureau de scrutin réservé aux femmes au centre-ville du Caire, Hoda Tammam, sa carte d'identité à la main, était une des seules femmes vêtues d'un niqab. Comment allait-on vérifier son identité? «Il y a des femmes à l'intérieur devant lesquelles je vais soulever mon voile. Et même s'il y a des hommes, pour quelques secondes, ce n'est pas grave.»

Cette enseignante de 58 ans comptait voter pour les Frères musulmans, car ils promettent d'appliquer la charia, la loi islamique très chère à ses yeux. «Avant, voilée comme ça, je n'avais pas de droits», dit-elle en faisant référence à la lutte menée par l'ancien régime pour interdire le port du voile intégral dans les écoles. Elle dit porter le niqab par choix, «pour suivre les pionnières de l'islam et être avec elles au paradis».

La loi islamiste permettra l'équité pour tous les Égyptiens, «qu'ils soient musulmans, chrétiens ou juifs», soutient-elle.

Ce refrain des islamistes ne convainc guère Hayam Salem, 42 ans, qui a pleuré d'émotion en quittant le bureau de vote. «Je suis musulmane, mais je ne crois pas à ce discours qui présente l'islamisme de façon à calmer ses opposants», dit la mère de famille qui a voté pour le Bloc égyptien, principale coalition du courant libéral créée pour tenir tête aux islamistes. «Chrétiens et musulmans ont toujours vécu ensemble dans ce pays. Mais si les islamistes gagnent, cela m'inquiète.»

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