Algérie : Des chômeurs en grève de la faim à Skikda, affrontements à Touggourt, un an après les émeutes du 5 janvier 05.01.12

Publié le par printempsdespeuples44

Selon la Comité national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC), la situation des sans emplois n'est pas celle que décrivent les autorités. Les chômeurs sont donc acculés à des actions pour revendiquer leur droit à un travail.

 

Des chômeurs ont entamé une grève de la faim dans l'est algérien alors que des dizaines d'autres ont coupé la route nationale n° 3 menant à Hassi Messaoud dans le sud du pays, engendrant des affrontements avec les forces de l'ordre, a déclaré mercredi un de leurs représentants.

Selon Tahar Belabès, coordinateur national du Comité national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC), "une dizaine de jeunes de la CNDDC de Skikda ont commencé une grève de la faim après avoir été malmenés par le secrétaire général de la wilaya". "Ils avaient rendez-vous avec le secrétaire général de la wilaya de Skikda, mais quand ils sont arrivés dans l'enceinte de la wilaya, il leur a manqué de respect et déclaré qu'il ne devrait même pas leur adresser la parole car leur association n'est pas reconnue", a indiqué M. Belabès à l'AFP.

Plus au sud du pays et au même moment, "plusieurs dizaines de jeunes chômeurs de la wilaya de Touggourt ont coupé la route nationale n° 3 menant à Hassi Messaoud et des affrontements ont lieu, en ce moment (mercredi soir)", selon la même source. "Ces jeunes avaient manifesté il y a plus d'une semaine à Touggourt pour réclamer du travail mais le wali (préfet) leur a avoué son impuissance à régler le problème", a précisé M. Belabès.

En Algérie, le taux de chômage chez les jeunes, qui atteignait 50 % il y a dix ans, est de 21 %, selon le Fonds monétaire international.

 

 

La Kabylie en proie à des mouvements sociaux

 

Les mouvements de protestation continuent de rythmer le cours des jours en Kabylie, aussi bien à Béjaïa qu’à Tizi Ouzou et Bouira. Hier encore, des sièges d’APC, de daïra, de Such, des impôts, deux chemins de wilaya et une voie ferrée ont été fermés par des manifestants dans les communes d’Adekar et Semaoune pour le troisième jour consécutif. En effet, à Adekar, les habitants du village Mechnoua continuent à fermer les sièges de la mairie, de la daïra, de la subdivision de l’urbanisme et de l’habitat et de la recette des impôts de leur municipalité.
Les manifestants, pour rappel, réclament le bitumage des 3 km de la route de leur village et l’achèvement des projets de réalisation du stade et du foyer des jeunes, à la traîne depuis longtemps. Des doléances soulevées maintes fois auprès des pouvoirs publics, selon un membre du comité dudit village, mais en vain. Dans la commune de Semaoune, la tension des manifestants du village Boualoune est également montée, hier, d’un cran où les protestataires sont, en plus de la fermeture du siège de l’APC depuis lundi dernier, passés à la vitesse supérieure en fermant les deux chemins de wilaya, n°21 et n°22, menant vers Amizour et Timezrit, et la voie ferrée de leur localité. L’autorail de ce matin Béjaïa-Alger, apprend-on à la gare de Béjaïa, est resté d’ailleurs sur rail ainsi que les trains. Bitumage de la route de leur village, assainissement, éclairage public sont les revendications des manifestants de ce village.
Par ailleurs, le quatrième mouvement social a été initié par l’Unpef, un syndicat autonome de l’éducation, qui a appelé à deux journées de grève. Les actions sont parfois musclées. Et elles ne sont pas sans conséquence sur l’économie de la région, notamment lorsqu’il est question de fermer les routes nationales ou les chemins de wilaya. Parmi les nouveaux mouvements de rue, celui initié, mardi, par les habitants du village Tala-Haouniche, dans la commune de Kherrata. Dans leur appel aux autorités locales, adressé via les ondes de radio Soummam, ils ont fait état de problèmes de la route menant vers le marché hebdomadaire, l’inscription en urgence de l’opération de revêtement.
Ils exigent, en outre, des travaux d’assainissement et d’éclairage public. Le dernier mouvement social émane des corps communs et des ouvriers spécialisés de l’éducation, affiliés au syndicat autonome, l’Unpef. Ils réclament l’intégration de ce corps de métier dans le statut de l’éducation et une augmentation des salaires proportionnelle à celle dont avait bénéficié la grande famille de l’éducation. La wilaya de Tizi Ouzou n’a pas été épargnée par le mouvement de protestation.
Les habitants du lotissement Hamdad sis à M’Douha sont revenus à la charge hier en procédant à la fermeture de la route qui mène de leur quartier vers le centre-ville. Pour la énième fois, les riverains ont recouru à ce genre d’action afin de faire aboutir leurs doléances restées sans suite depuis 1996. Hier encore, dès la matinée, des pneus ont été brûlés, obstruant la voie publique située à la sortie est de la ville.  Les protestataires dénoncent la détérioration du cadre de vie dans leur cité notamment, l’absence d’un aménagement urbain, l’écoulement à ciel ouvert des eaux usées émanant de la cité des jeunes filles de M’Douha, ainsi que de la promotion immobilière 70-Logts dite Kamel-Gana qui stagnent au rez-de-chaussée des immeubles. D’autres problèmes sont évoqués par les habitants, notamment l’absence de l’éclairage public et l’alimentation en eau potable et en gaz naturel. Sur des banderoles, l’on pouvait lire : “Vos enfants au chaud et les nôtres ?…”, “Cimetière des martyrs, cimetière des vivants”, “SOS, lotissement Hamdad marginalisé” ou encore “Où sont vos promesses ?”
Par le biais d’une lettre adressée à la presse, ces habitants ont tenu à “informer le wali de Tizi Ouzou des conditions précaires que nous vivons au quotidien notamment l’impraticabilité des voies d’accès, l’inexistence de gaz de ville, d’éclairage et des services de voirie, ce qui a engendré la naissance d’une décharge sauvage à quelques mètres de nos habitations et de la cité universitaire de M’Douha”. “Nous tenons à rappeler à M. le wali que nous avons fait des démarches auprès des services concernés, daïra et APC de Tizi Ouzou et les différents services de la wilaya, et ce, depuis plusieurs années et à maintes reprises mais malheureusement, nos démarches sont restées vaines.” Et aux protestataires de lancer un appel pressant au wali de Tizi Ouzou afin de mettre fin à leur calvaire.
À Bouira, les citoyens du chef-lieu de Dirah (50 km environ au au sud de la ville de Bouira) ont fermé la RN8 (reliant le Nord et le Sud) et ont observé une grève générale. Depuis deux jours, la ville de Dirah est décrétée ville morte. Tous les commerces, établissements publics (lycée, écoles primaires, collèges, mairie, poste...) sont restés fermés. Une protestation qui a mobilisé toute la population pour revendiquer un cadre de vie meilleur.
Les manifestants réclament le départ immédiat du président d’APC. “Il a passé 18 ans à la tête de l’APC sans aucun résultat. Durant ses trois mandats électifs, la commune est restée au stade d’un grand village sans aucun aménagement, ni projets structurants”, ont déclaré unanimement les protestataires. Malgré le programme des Hauts-Plateaux dont la commune avait bénéficié, la situation est restée la même. “Nous avons bénéficié d’un programme sur papier. Sur le terrain, nous sommes à l’ère coloniale”. Le problème foncier avancé à chaque fois est rejeté par une grande majorité des citoyens. “La commune dispose de quelques poches pour implanter ses projets. La wilaya a une part de responsabilité. Elle doit dégager une enveloppe financière pour acquérir des terrains chez les privés. Depuis 6 ans, aucun programme de logements n’est lancé. Donc, nous n’avons aucun espoir en matière de logement.” Le chômage revient avec insistance dans les propos, “des jeunes diplômés rasent les murs à longueur d’année. Aucun projet structurant pour absorber le chômage”, dénoncent-ils.
Le problème d’eau potable n’est pas des moindres. “Nous avons droit à 1 heure par semaine, soit 48h par année”, ironise un manifestant. Les citoyens rencontrés étaient déterminés à continuer leur mouvement de protestation jusqu’à satisfaction totale de leurs revendications. Ils réclament le premier responsable de la wilaya pour tout dialogue. ”Nous voulons le wali comme seul interlocuteur et qu’il puisse prendre des décisions”, renchérit la population.

 

 

Il y a un an, les émeutes du 5 janvier 2011

 

Une année après les émeutes du 5 janvier 2011, l’Algérie s’enfonce dans l’incertitude. Rien ne semble aller pour le mieux. Les tensions sociales persistent, la vie politique est toujours sclérosée et la machine économique grippée. En ce début 2012, le pays vit une situation comparable à celle de l’année dernière. A tout point de vue. Les mouvements de protestation socioprofessionnels se multiplient dans divers secteurs d’activité, le marasme social s’accentue. Education, santé, enseignement supérieur, administration publique et entreprises économiques, aucun secteur n’est épargné par la grogne sociale.


Tableau noir

 

Les émeutes continuent, comme d’ailleurs la fermeture des routes et des autoroutes par des populations en plein désarroi et qui ne savent plus à qui s’adresser. Le peuple algérien se trouve ainsi à l’abandon, avec un pouvoir d’achat en constante érosion et un avenir plutôt sombre, sans lueur d’espoir. Le tableau est aussi noir que la fumée que dégageaient les pneus brûlés par les émeutiers du 5 janvier 2011. La persistance de ces tensions renseigne sur la crise profonde que traverse le pays. Une crise qui est loin d’être réglée par des largesses d’ordre financier. Ainsi, en dépit des concessions matérielles accordées par le gouvernement, qui continue à soutenir les prix des produits de large consommation et qui a accepté de revaloriser les salaires, d’augmenter le SNMG et les pensions de retraite, l’élan revendicatif ne s’est nullement estompé. Au contraire. Stimulé par le contexte des révolutions arabes, il ne cesse de se renforcer.

En ce janvier 2011, la hausse subite des prix des produits alimentaires de base n’a été qu’un prétexte pour que la population sorte dans la rue et exprime sa colère. C’était un événement important qui allait desserrer l’étreinte du régime autoritaire de Bouteflika et ouvrir la voie à des changements politiques. L’identification avec la Tunisie a aussi été un facteur déclenchant de cette révolte algérienne. Mais les gouvernants se sont vite lancés dans des marchandages politiques pour assurer une «transition interne» non cataclysmique. Le discours du chef de l’Etat, Abdelaziz Bouteflika, promettant des réformes politiques «profondes» n’a servi qu’à contenir, momentanément, ce vent de colère qui risque de souffler plus fort cette année. Les réformes politiques prônées se sont vite avérées de la poudre aux yeux. Certains nouveaux textes, comme ceux du code de l’information et de la loi sur les associations, vont à contresens des attentes des Algériens qui croyaient, en ce mercredi 5 janvier 2011, au début d’une révolution semblable à celle de nos voisins tunisiens.

Pas d’ouverture démocratique. Pis encore, les dirigeants, qui s’accrochent au pouvoir contre vents et marées, usent encore de la force pour réprimer toute contestation publique et renforcent le verrouillage politique en interdisant, par la force de la matraque, tout rassemblement et manifestation, quelle que soit sa nature, sur les lieux publics. La levée de l’état d’urgence n’a été que symbolique, ses effets sur le terrain de la lutte démocratique sont quasi nuls. D’ailleurs, jusqu’à présent, toute action est soumise à autorisation des autorités de wilaya. Plusieurs responsables politiques se sont embourbés dans des explications, souvent maladroites, de cette révolte des jeunes durement réprimée, la réduisant à une protestation purement «alimentaire». Une interprétation corroborée par l’enquête parlementaire, qui a été cependant sévèrement critiquée. Ainsi, continuant dans sa logique de dominant contre dominé, le pouvoir algérien refuse de voir la réalité en face en tournant le dos à la volonté populaire. Le risque est grand…

Mokrane Ait Ouarabi

Publié dans Algérie

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